LA CORRIDA

Publié le par Ana RUIZ CASTRO

Où en est la corrida ?

N’est-elle plus qu’un souvenir pittoresque de traditions locales, exhumée en haute saison pour impressionner les touristes en mal de sensations fortes ? Qu’en est-t-il de cette pratique qui remonte à l’orée du XVIème siècle, face aux législations européennes (reprises dans le projet pour une constitution européenne) qui visent à lutter contre les cruautés envers les animaux ? Le succès de la tauromachie, au grand dam des comités anti-corrida, ne s’est jamais essoufflé, et soulève encore les passions. En témoignent le tube de Francis Cabrel, "Corrida" (album Un samedi soir sur la terre, 1994), du film d’Almodóvar Parle avec elle, sorti en 2002, dans lequel Lydia, torero professionnelle, joue un rôle central, et même l’existence d’un jeu vidéo paru en juin 2003 chez Ubisoft, "Torero : Art et passion dans l’arène" !

Autant de signes de la popularité intacte de la corrida, encore sujette à de nombreux clichés qui circulent à son propos. C’est pour en avoir le cœur net que Christiane Bessière, professeur d’arts plastiques et hispanophile avertie est intervenue auprès d’une classe de 3ème du collège Campra, à la Maison de l’Espagne le 3 février 2006. A l’aide de diapositives et de ses propres croquis, Christiane Bessière s’est attelée à reprendre une à une les idées reçues qui papillonnent autour de la corrida pour rectifier le tir. A bon entendeur !


« Toute ville qui le souhaite peut se lancer dans l’organisation de combats tauromachiques »

Rien n’est moins vrai : les combats sont cantonnés aux arènes essaimées dans les cinq régions taurines, aux traditions diverses, toutes dans le sud-est européen : l’Andalousie, l’Aragon- Navarre autour de Pampelune, l’Alto Alentejo au Portugal (à l’ouest de l’Estrémadure), l’Aquitaine - Béarn autour des Landes, et le Languedoc - Provence autour de la Camargue. Il faut donc pouvoir arguer d’une "tradition locale ininterrompue" pour pouvoir organiser des corridas, ou des abrivades (lâchers de taureaux dans la rue) dans sa circonscription. C’est ce qu’a fait la Cour d'Appel de Toulouse par l’arrêt du 3 avril 2000 : en adoptant une position extensive de cette notion, elle a permis le retour de la tauromachie dans la région toulousaine. La corrida est alors considérée comme une activité traditionnelle, préservée en tant que patrimoine culturel.

Il est à noter que la corrida espagnole s’est implantée en Amérique latine, notamment au Mexique, au Pérou, en Colombie, au Mexique, au Venezuela et en Equateur.


« Les taureaux voient rouge »

Les taureaux, comme beaucoup d’animaux, voient très mal les couleurs. Ils perçoivent surtout le mouvement. Pour l’animal, il importe donc peu que la muleta, la cape qu’agite le torero, soit écarlate : c’est en réaction à ses provocations et aux soubresauts de l’étoffe que le taureau charge. La couleur rouge, d’apparat, émeut bien plus le public, faisant écho à la violence, à la passion et conférant au spectacle une aura que d’aucun jugent à la fois dramatique et érotique.


« La corrida ne confronte que deux protagonistes : le matador et le taureau»

Encore une idée fausse. Les néophytes doivent apprendre qu’au cours des deux heures que représente une corrida, ce n’est pas qu’un « couple » qui se défie mais trois, chaque matador rencontrant deux bêtes. On parle de tercios pour les manches successives (qui durent chacune 20 minutes). D’autre part, le matador n’apparaît qu’une fois le taureau excité par ses assistants. Par ordre d’apparition, ce sont deux picadores (voir plus bas) montés à cheval qui entrent en piste, puis trois paires de banderilleros qui s’efforcent de fatiguer la bête du bout de leurs lances effilées, avant l’entrée très attendue du matador. N’oublions pas le mozo de espada, le premier assistant du matador qui lui fournira l'épée à la fin de la faena de muleta (les passes de cape, dont les mouvements sont très codifiés). Il est aussi celui qui s'occupe de la muleta et de « l’habit de lumière » du matador.

Attention : le titre de torero renvoie tout autant au matador qu’à l’ensemble de ses assistants.



« La corrida est un combat sans règles »

N’en déplaise à ses détracteurs, la corrida, loin d’être une lutte anarchique, est encadrée par une réglementation stricte, qui entraîne la disqualification du torero en cas de manquement au protocole. La cérémonie est invariable : chacun des six taureaux retenus pour la corrida du jour est tour à tour accueilli, avant d’être confronté aux picadores, juchés à cheval et dont les piques exaspèrent l’animal, avant l’arrivée des banderilleros (qui tentent d’enfoncer des piques plus petites dans le dos du taureau qui charge) suivis enfin par le matador qui procède à la fanea de mulata, ces passes codifiées qu’il effectue à l’aide de la fameuse cape écarlate. Le combat s’achève l’estocade finale assénée à l’épée, dans le col de l’animal (au niveau de l’aorte) : c’est l’arrecimiento du taureau par le matador.

Deux personnages veillent au bon déroulement du combat : le Président, chargé de marquer le début de chaque combat, les changements de tercios et l'attribution des prix : si l’acquisition des oreilles est honorifique, la queue de l’animal est la récompense suprême ! En Espagne, c’est souvent un commissaire de police qui s’en occupe. L’Alguacil, quant à lui, (ou les alguaciles, quand ils sont deux) ouvre le défilé des toreros au début du combat. Saluant le président au passage, il va chercher la clé du toril. C’est lui qui veille au respect du règlement taurin par tous les acteurs. Il ne faut pas non plus oublier l’horloge, l’un des éléments clés de la corrida, qui régente les luttes : vingt minutes, pas une de plus ni une de moins, sont consacrées à chaque taureau, au cours des deux heures de combats.

D’autre part, les événements tauromachiques sont soumis à un règlement taurin national. En France, c’est laissé aux soins de l'UVTF (l'Union des Villes Taurines Françaises), une association de maires élus. Les règles sont nombreuses et précises, notamment au niveau du traitement des animaux (transport, intégrité, traitement des bêtes avant, pendant et après le combat).


« Le combat ne prend fin qu’à la mort du taureau »

La mort de l’animal n’est pas systématique. En effet, le taureau peut être gracié pour sa combativité et sa bravoure exceptionnelles. Il est alors soigné et gardé comme reproducteur. Il a donc sa chance, affirment les aficionados, qui rappellent qu’à l’origine, la corrida a vu le jour dans les abattoirs sévillans, où l'animal n'avait aucune chance de s’en sortir. "Miura", la célèbre ganaderia (l’élevage d’origine de l’animal) s'honore d'avoir fourni le plus grand nombre de taureaux graciés pour leur fougue. Ainsi, en 1879 « Murciélago » (chauve-souris), de la ganaderia de Joaquin del Val, de Navarre, a-t-il été gracié avant d’être offert à Antonio Miura. C’est cependant « Catalan » qui reste le plus connu, élu meilleur taureau du XXème siècle par l’ensemble des observateurs taurins.


« Les taureaux sont préparés au combat »

Les ganaderias - situées en Camargue pour les régions taurines françaises -élèvent les bêtes de telle façon à ce qu’elles n’aient jamais vu d'hommes à pied avant d’entrer dans l’arène (les éleveurs circulent exclusivement à cheval ou en véhicule). Les animaux sont sélectionnés en fonction de leur qualité au combat et de leur masse corporelle (qui varie entre 400 et 650 kg !). Il s’agit d'obtenir les taureaux les plus « braves » possibles, ce qui se reconnaît au fait qu'ils chargent à la plus petite provocation. Il s’agit donc bien de taureaux sauvages, habitués à l’isolement le plus complet qui se retrouvent brusquement catapultés dans l’effervescence assourdissante de l’arène comble… portant la nervosité de l’animal à son sommet.


« Le monde de la tauromachie est exclusivement masculin »

Si la plupart des toreros sont effectivement des hommes, il existe bien quelques femmes qui se glissent dans leur traje de luz (le costume appelé l’habit de lumière, voir plus bas) pour défier la bête. Les trajectoires atypiques de ces « matadoras » se prêtent volontiers à la fiction. Ainsi, Lydia, l’une des protagonistes du film d’Almodóvar Parle avec elle, est une « torera » professionnelle entraînée par son père, banderillero, qui l’a élevé comme un garçon pour qu'elle réussisse là où il avait échoué.

Christine Mollot-Garnier a pour sa part consacré un livre à ces Femmes toreros, en chair et en os, paru aux éditions Cheminements.


« Le costume du matador n’est qu’un élément pittoresque de la corrida »

Le traje de luz, costume de lumière du matador, est une véritable œuvre d’art : chaque exemplaire est unique, et représente un travail considérable. Les innombrables perles, minuscules, qui valent au costume sa jolie métaphore sont assemblée une à une, à la main. L’exposition "Almodóvar exhibition", qui se tient en ce moment à la Cinémathèque de Paris, abrite le somptueux costume dessiné pour le personnage de Lydia par Dolce & Gabana : c’est de près que l’on prend toute la mesure du talent - et de la patience ! - déployés.

Le choix de la couleur dominante de sa tenue, qui permettra son identification, est laissé aux soins du torero. Il peut en changer au gré de ses humeurs. La couleur peut aussi représenter les couleurs de la ville où le torero à l’habitude de toréer. Le costume est complété des bas, du bicorne, la montera, et du chignon postiche, la coleta, reçu lors de l’adoubement du torero, qu’il lui faudra couper la retraite venue.

Le traje de luz du matador participe de la mise en scène du combat, aspect fondamental des tercios. La corrida est en effet conçue avant tout comme un spectacle, où tonnent les trompettes, hurle la foule et percutent les couleurs. Picasso n’en a-t-il pas fait l’un de ses thèmes d’étude de prédilection ? Il a d’ailleurs déclaré que s’il n’avait pas été peintre, il aurait choisi la profession de matador...

Article rédigé par Juliette DELATTRE

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Publié dans TAUROMACHIE

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